LF : A la toute première écoute, nous avons vraiment adoré le rendu de cette formule du trio (basse batterie saxophones). On ressent l’influence de saxophonistes américains tels John Coltrane et Joe Lovano, aussi bien dans ton jeu personnel que dans ta recherche interactive avec les deux autres musiciens qui partagent ton projet. Qu’en est-il vraiment ?
CP : Ma filiation avec ces deux immenses saxophonistes est revendiquée. Elle provient probablement de mon séjour à la Berklee School de Boston où on y enseigne la « tradition » de cette musique. Je suis attaché à cette valeur de tradition moins pour m’y complaire que pour pouvoir élaborer un discours cohérent qui soit créatif et moderne. Coltrane ou Lovano illustrent parfaitement ce propos. Dans votre question vous faites allusion au partage. On touche ici à un autre point essentiel. Bruno Schorp et Luc Isenmann ont la faculté d’être constamment dans l’échange. Comme lors d’une bonne conversation, ils savent remarquablement écouter et argumenter.
LF : Les compositions de ce trio sont très chantantes et elles semblent vous porter tous les trois vers des improvisations plutôt libres. Par rapport à tes autres projets , comme par exemple, ton grand ensemble le PEE BEE, ce répertoire n’est-il pas pour toi une sorte de transition pour te porter vers le free-jazz.
CP : Le trio saxophone-basse-batterie est une formule exigeante. L’absence d’harmonie m’a poussé naturellement vers des mélodies qui permettent un ancrage tonal. Les improvisations suivent souvent une trame harmonique précise ou peuvent être modales. Le rendu « free » provient plutôt de la construction des phrases improvisées. L’absence d’accords permet un discours aventureux. Si je ne me vois pas devenir un musicien de free-jazz, quelques morceaux avec des solos totalement libres ne sauraient me déplaire !
LF : On perçoit une dimension personnelle dans l’énergie, le flux et la souplesse qui se dégagent de ta musique mais on retrouve parfois aussi une filiation avec celle de Sonny Rollins. Est-ce que ce géant du jazz a apporté quelque chose à ton jeu et à ta manière de composer ?
CP : La générosité. Pas de calcul. Tout le corps et l’esprit sont engagés. Comme Rollins. Quel rythmicien doublé d’un mélodiste exceptionnel. Toutes ses mélodies racontent une histoire. Pas étonnant qu’il ait été le premier à proposer la formule trio sans piano. J’ai beaucoup écouté « Way out West » et le live at the Village Vanguard. Ces albums m’ont probablement transmis le goût pour la mélodie. Et quel swing !
LF : Tu connais bien les conservatoires de musique (tu as enseigné plusieurs années dans celui de Malakoff). En général, que penses-tu de la place qui y est faite au jazz ? Aurais-tu éventuellement des propositions concrètes dans ce domaine ?
CP : Le jazz s’est institutionnalisé pendant les trois dernières décennies. On le retrouve dans nombre de Conservatoires et souvent organisés en départements avec plusieurs enseignants. Néanmoins le cloisonnement entre les différents départements – baroque, musique du monde, jazz, classique, danse – est trop fort. Je pense que les élèves – et les professeurs ! – ont tout à gagner s’ils peuvent échanger avec des musiciens issus d’autres genres musicaux. C’est pourquoi j’ai monté un projet cette année au Conservatoire de Clamart qui réunira les élèves du big-band, de l’orchestre à cordes et de la classe de danse contemporaine. Le tout avec le Pee-Bee le grand orchestre dont je m’occupe avec Gary Brunton. Les élèves joueront de la musique originale avec des musiciens professionnels ! Avec en plus Walter Thomson – créateur du Soundpainting en invité. Ce genre de projets peut permettre une ouverture vers l’autre au sens large.
LF : Consacres-tu toujours du temps à l’enseignement du jazz, notamment pour les enfants? Si oui, comment essayes-tu de faire passer la notion d’improvisation : prendre le risque de (se) sortir des partitions pour créer quelque chose de plus personnel, d’inédit ?
CP : J’enseigne à Malakoff un atelier réservé aux enfants jusqu’à 12 ans. Nous travaillons toute l’année sans partitions ce qui est aisé pour des élèves aussi jeunes. J’approche l’improvisation de trois façons. La première est classique : la transmission orale de mélodie et le travail sur la carrure. Je fais également appel au Soundpainting de Walter Thomson. Cette direction d’orchestre par des signes permet de « débloquer » certains élèves réticents à l’improvisation. Et en troisième lieu nous composons collectivement quelques morceaux simples. L’important est la prise de contact avec cet idiome qu’est le jazz, une musique ouverte et créative où chacun peut trouver sa place.
LF : Tu t’occupes avec Gary Brunton d’une grande formation Le Pee Bee, peux-tu nous en parler ? La naissance de ce trio n’est-il pas une envie de faire à la suite de cet orchestre une musique plus simple, et plus légère à porter ?
CP : Le Pee-Bee est un orchestre de douze musiciens. Sa genèse fait suite à une conversation avec Gary Brunton pendant laquelle nous avions convenu d’un grand ensemble sans limitations de styles et de collaborations. Nous voulions échanger avec d’autres disciplines artistiques : depuis ses débuts le Pee-Bee a collaboré avec une plasticienne – Ségolène Perrot -, deux danseuses contemporaines – Eva Legé et Lise Coeslier – et un slameur – Damien Noury. Le travail sur le trio, tout en contraste du travail de grand orchestre, s’est révélé complémentaire. Je m’exprime ici pleinement comme musicien soliste alors qu’en ce qui concerne le Pee-Bee je revêt plutôt la casquette de chef d’orchestre – partagée avec Gary Brunton.
LF : J’ai ouie dire que ce trio pourrait devenir un quartet. Est-ce qu’un instrument harmonique te manque pour la musique que tu écris pour cette formation ?
CP : Non, nous resterons un trio. Cette formule permet au soliste une grande liberté de composition et d’expression. J’ai fait appel à Pierre Durand à la guitare pour notre premier album mais sur 3 titres seulement. Bien que toutes les compositions soient pensées pour le trio, j’ai voulu rendre l’album plus « digeste ». L’écoute d’une heure de musique sans harmonie peut s’avérer ardue.
LF : Ecrire de la musique pour un trio basse-batterie-sax sans harmonie efficiente n’est pas aisé, c’est un peu comme rendre compte d’une couleur sans lumière ?
CP : Quand je travaille mon saxophone c’est toujours non accompagné. Cela m’oblige à être très clair dans mon discours et surtout à penser comme un pianiste, un bassiste ou un batteur… Essayer de jouer comme eux. Du coup, composer pour un trio devient aisé. La combinaison saxophone/contrebasse suffit amplement à exprimer une harmonie, un peu comme les inventions à deux voix de Bach.
LF : Qu’est-ce que tu apprécies le plus chez un musicien ?
CP : L’ouverture, l’envie et l’honnêteté.