« s’affranchir des codes tout en jouant sur des formes »
1) Le jazz aujourd’hui est plus que jamais l’expression d’une multitude d’influences auxquelles les musiciens ne sont pas indifférents. Cette réalité ne rend-elle pas plus ardue la recherche d’une identité propre, d’une voie propre, si telle est une de tes préoccupations?
Cette multitude d’influences est d’après moi une richesse. « Trouver sa voie » nécessite, entre autres, de pouvoir faire la synthèse de différents styles et courants en les intégrant dans son jeu. Il me semble que c’est ce qu’ont toujours fait les musiciens de jazz, que ce soit avec la musique afro-cubaine, la musique indienne, le rock… Nous avons aujourd’hui accès à beaucoup plus de musique mais nous ne pouvons pas tout écouter, et s’imprégner d’un style et se l’approprier peut prendre du temps. Ne pas être indifférent à toutes ces influences est un signe de curiosité qui me paraît être une qualité, mais se les approprier et en faire une synthèse construite et cohérente demande beaucoup de maturité, et ne suffit pas à mon avis pour trouver une identité propre.
2) Tu as acquis au travers de ton parcours une solide expérience du grand orchestre (Liebman,
Longnon…) : qu’est ce que ça t’apporte?
Cette expérience m’a permis d’apprendre le jeu en section et ses exigences en terme d’écoute et de précision (rythme, phrasé, justesse, mariage des timbres). Il m’est dorénavant plus facile de m’adapter à une section, que ce soit en petite ou grande formation. Avec Ricardo Izquierdo (saxophoniste ténor du quartet), que j’ai d’ailleurs rencontré dans le big band de Franck Lacy, nous n’avons pas forcément besoin de tout préciser car certains phrasés nous viennent naturellement en nous écoutant.
3) L’écriture pour une telle formation ne rend-elle pas le soin apporté à la forme et au contrepoint plus important, plus évident?
Le soin apporté à la forme, je ne sais pas mais celui apporté au contrepoint, évidemment. Je suis un fan du quartet sans piano de Gerry Mulligan et Chet Baker et j’ai beaucoup écouté, relevé et joué cette musique. J’aime beaucoup l’écriture à 2 voix et une basse car avec peu de notes, on peut faire entendre une harmonie riche, beaucoup de couleurs et de textures.
4) Comment présenteriez-vous votre musique à un public non initié?
Ma musique est imprégnée du jazz des années 40, 50 et 60 (blues, bop, free) et nous la jouons de manière moderne, avec le lyrisme, le swing et l’énergie qu’elle nécessite.
5) L’écriture de ta musique semble inspirée par la New Thing, par des musiciens comme Ornette Coleman, Cecil Taylor, mais aussi Charly Mingus, Eric Dolphy, est-ce une période qui a compté dans ta musique ?
Ce n’est pas le courant que j’ai le plus écouté mais je suis particulièrement attiré par cette période entre hard bop et free jazz où les musiciens tentent de s’affranchir des codes tout en jouant sur des formes. J’adore le trompettiste Booker Little! Il y a par ailleurs beaucoup de formations similaires à notre quartet à cette époque, l’absence d’instrument harmonique étant peut-être un choix ayant pour but de libérer les solistes. J’aime aussi l’alternance et l’équilibre qu’il peut y avoir entre musique écrite, improvisation libre et improvisation sur des formes comme chez Mingus.
6) Tu es leader de ce groupe, mais y a-t-il un travail collectif dans l’élaboration du répertoire?
Le répertoire est constitué en majorité de mes compositions mais nous jouons également des morceaux écrits par Ricardo Izquierdo (saxophone ténor). Il y a un travail collectif dans le sens où je donne très peu de consignes aux musiciens, et en particulier à la rythmique (Blaise Chevallier,contrebasse, et Frédéric Pasqua, batterie). Je pense que dans une telle formation il est important que chacun puisse jouer ce qu’il entend instinctivement pour pouvoir obtenir un son de groupe. Je dirais donc qu’il y a un jeu collectif qui participe à l’élaboration du son du répertoire.
7) Faire le choix de ne pas avoir d’instrument harmonique, est-ce que cela donne plus d’ouvertures ou est-ce plus difficile dans les improvisations ? Quelles sont les parts de libertés et de contraintes dans ce format que tu proposes ?
Comme je le disais, l’absence d’instrument harmonique et le contrepoint permettent plus de liberté sur les couleurs choisies et les frottements aléatoires dans l’improvisation, mais pas toujours dans l’écriture où le peu de voix ne laisse pas toujours beaucoup de choix. D’autre part, les harmonies n’étant pas plaquées par un instrument, nous devons les entendre intérieurement ainsi que les formes des morceaux, sans quoi on est vite sans repères.