LF : Benjamin, Jean-Luc, vous aimez explorer le son dans sa profondeur, dans ses multiples épaisseurs, qu’est-ce que ce duo en particulier vous permet d’obtenir?
JLP : Avec Benjamin nous avions déjà un duo contrebasse/saxophone mais la première fois que j’ai amené la clarinette contrebasse nous avons su immédiatement que c’était dans cette direction qu’il nous fallait creuser. Ce n’est pas tant l’originalité de l’instrumentation qui nous intéressait mais plutôt la proximité des timbres, des nuances, des vibrations… d’où un champ ouvert qui reste à explorer au fil des concerts.
BD : L’instrumentation a en effet immédiatement correspondu à un désir commun de travail autour de la respiration, du jeu de nos rythmes internes, du partage de l’air (ce qui pourrait être une définition de la musique). Un rapport concret au son, à l’énergie, à l’onde, se sont vite installés. Par des timbres assez proches, une certaine intimité se révèle. Mais avant tout, une complicité musicale nous permet d’accéder à cette dissolution forte avec le son, l’air, l’espace. Atteindre quoi ? L’extase sans aucun doute, une connexion au présent, animale…
LF : Comment travaillez-vous pour ce projet, faites-vous des répétitions régulièrement, ou bien la musique se crée-t-elle dans l’instant?
JLP : Ce n’est pas un duo conceptuel, mis à part le choix de l’instrumentation, donc pas de répétition, on passe du temps ensemble, on mange, on boit, la musique existe quand nous sommes sur scène. L’improvisation est peut-être bien une philosophie de vie, elle ne se joue pas sans un travail en amont et sans mémoire mais le moment venu, il importe de tout oublier et d’être disponible, d’une attention permanente afin de circuler dans les vibrations sonores que nous générons. Comme dit Joelle Léandre » l’improvisation, ça ne s’improvise pas »
BD : Le travail se fait lentement, surtout par enrichissement, ensemble ou séparés. La mémoire agit, l’oubli également. La musique se crée dans l’instant mais nos histoires agissent.
LF : Les graves donneraient-ils des sensations, des émotions que les aiguës ne peuvent produire? Les graves guident-ils votre improvisation, modifient-ils votre vocabulaire?
JLP : C’est une question intéressante à laquelle je ne sais pas trop quoi répondre, c’est comme avec les couleurs, est-ce que nos sensations diffèrent en regardant un bleu sombre et un orange vif… je ne suis pas sûr… il s’agit plutôt là de perception, lorsque je joue différents instruments, mon vocabulaire ne change pas fondamentalement, c’est la même personne qui s’exprime, ce sont les options et angles d’attaque qui changent. Ce sont les caractéristiques de chaque instrument qui me portent et sont inspirantes.
BD : De longues ondes palpables. Je pense que les graves ont un rapport avec la mémoire, la lenteur. L’état de dissolution, l’état de bain, de fluidité originelle, semblent indissociables du registre grave, bas, primaire. Ils nous guideraient peut- être bien vers une pensée horizontale de la musique, cyclique, lente, continue. Les graves, la lenteur, la mémoire, relatifs assurément à notre désir de création, au plaisir de la forme. Imprimer la forme à une durée, c’est l’exigence de la beauté mais aussi celle de la forme. (Kundera – La lenteur)
LF : Improviser totalement en musique, est-ce lié chez vous à une pensée, une philosophie de vie?
BD : Improviser totalement est pour ma part lié à une recherche de sensation extatique. Un lien se crée entre l’intérieur et l’extérieur, l’intimité se dévoile, une mise à nu. Un rapport avec le monde, avec l’autre, très sensible, un rapport à l’immédiateté. La pensée agit sur le corps et vis versa. Un travail quotidien, toute lecture ou expérience se lie à mon positionnement musical et vis versa…afin de trouver un état d’ouverture, de sensibilité forte, renouvelé. Il y aurait une foule de facteurs inconscients, plus importants certainement que les facteurs dont nous avons conscience, qui nous feraient, à chaque moment de notre vie, prendre telle ou telle voie à notre insu. L’acte musical, et plus particulièrement celui qui est nécessaire dans l’improvisation, à l’instar de la parole psychanalytique, est libérateur. Il n’y aurait peut-être que le faire qui nous singulariserait, nous appartiendrait, si on le définissait comme le libérateur des déterminismes.
LF : Jean-Luc, tu joues de plusieurs instruments à vent, de quelle manière as-tu découvert la clarinette contrebasse ?
JLP : J’ai découvert cet instrument magnifique en écoutant les disques de Braxton des années 70 (le premier, je pense à l’avoir utilisé comme instrument soliste) fasciné, j’ai acheté une clarinette contrebasse en 1978 et malheureusement on me l’a volée cinq ans plus tard. Il m’aura fallu attendre 2012 pour me procurer un nouvel instrument.
LF : Benjamin, tu as enregistré récemment un duo avec Alexandra Grimal, peux-tu nous en dire quelques mots ?
BD : Une bien belle rencontre, notre musique est très différente cependant de celle que nous pratiquons avec Jean-Luc Petit, certes par une instrumentation différente mais, par nos histoires différentes, nos espaces plus lointains. Et c’est justement cet éloignement qui nous intéresse, trouver l’espace commun et y naviguer avec la sensation d’entièreté. Alexandra m’avait ému lors d’un solo, entendu à Ackenbush, dans lequel elle ne lâchait rien, au labeur, nécessaire à la germination et au développement de beaux blés. Nous avons eu la chance d’enregistrer justement dans le même lieu pour le label Improvising beings notre premier double album Le retour ’Ulysse (Promenade). Une nouvelle séance d’enregistrement est prévue fin mai 2015 en trio avec Valentin Ceccaldi au violoncelle.
LF : Est-il encore possible aujourd’hui de vivre de la musique, ou bien le combat sur les droits des artistes est-il selon vous perdu d’avance?
JLP : Vivre de la musique n’a jamais été un questionnement pour moi, je n’ai pas eu de plan de carrière dans la mesure où jusqu’à peu j’avais un travail alimentaire; ceci dit nos pratiques musicales restent toujours aussi marginales et vu la situation désastreuse actuelle, les possibilités de jouer s’amenuisent inexorablement…. mais on résistera quoi qu’il arrive…
BD : Vivre financièrement de la musique en France, avec l’aide du régime unique et spécial des intermittents, reste possible mais de plus en plus difficile. Une baisse des subventions d’un grand nombre de structures qui diffusent de la musique improvisée (et autre) et cette volonté gouvernementale de supprimer le statut d’intermittence et d’imposer le régime général et droits rechargeables ne sont pas de bonne augure… Pourtant, la musique, cette énergie, ce mouvement, ce partage de l’air inventé par l’humain dès son apparition sur terre, ne mourront qu’avec lui.